Paul Dardé, sculpteur à Soubès


Paul Dardé, sculpteur à Soubès

Paul Dardé en 1921 (Olmet 1888 - Lodève 1963). Photo droits réservés.

"Paul Dardé est né dans la même decennie que Picasso, Stravinski, Joyce, Chaplin... (...) Comme Picasso, Dardé a admiré la sculpture du haut moyen âge et celle de la préhistoire, que l'Ecole des Beaux-Arts refusait de considérer. Comme Bourdelle, il a retrouvé le lien avec l'architecture, que Rodin avait perdu. Rejetant l'académisme, revendiquant un certain archaïsme, il a renoué avec la sculpture traditionnelle, la taille directe, la fréquentation des chantiers et des carrières." Bernard Derrieu. "Entretiens", éditions de la Jonque, 1985.

Monument aux morts de Dardé à Soubès sur son socle de tuf. Carte postale.

En 1919, Paul Dardé était connu pour avoir réalisé la statue de Jeanne d'Arc à Montpellier, une commande du Souvenir français. C'est à lui qu'a pensé le conseil municipal de Soubès pour réaliser le monument en hommage aux enfants de Soubès morts pour la France.

La commission de ravitaillement qui s'était constituée en août 1914 dès le début de la Première Guerre Mondiale pour assurer l'approvisionnement du village en pain, décide de consacrer l'excédent à l'érection d'un monument commémoratif. La commande est passée à Paul Dardé le dimanche 2 février 1919.

Le monument aux Morts de Soubès de Paul Dardé vers 1950 (photo Lévêque). Déjà entouré de grille. L'absence de végétation permet de bien voir le village.

"Loin des mièvreries dépréciant nombre de monuments du genre, le volume architectural, plein de force et de caractère, n'appartient à aucun ordre, aucun style. Du Dardé pur. Autodidacte truculent aux colères mémorables, mais personnage tout de chaleur, le sculpteur, Soubésien d'adoption et pince sans rire permanent, maniait deux choses à froid, le ciseau et l'humour." Michel Pelous (+), "A l'encre bleu horizon", ed. Les Beaux Arts, 1991

Dardé avait été mandaté par la municipalité pour réaliser le monument aux morts de Soubès (le premier d'une longue série qui mena l'artiste de Clermont l'Hérault à Limoux, entre autre). Dès la commande, la date de l'inauguration avait été fixée au 31 août 1919. A quelques jours de cette date-là, Dardé jugeant son oeuvre inachevée, s'était fâché et n'avait pas voulu signer le monument. Sa signature gravée dans la pierre serait dûe à un admirateur plusieurs années plus tard.

L'inauguration du monument en présence des autorités civiles et militaires, a eu lieu le 28 septembe 1919.

Restauré en 2006 selon un programme élaboré par Frédéric Fiore architecte montpelliérain du patrimoine, sous la maîtrise d'ouvrage de la communauté de communes Lodévois-Larzac, le monument apparaît tel qu'il était à l'origine sur son bloc de tuf naturel, c'est-à-dire dépourvu de tout artifice dont grilles, plaques etc...

Dardé sculpte dans la pierre de Lens, un Poilu en tenue de combat étendu sur le dos vers lequel une Soubésienne pose un regard perdu, triste, embué de larmes. L'artiste a voulu à travers cette scène, montrer toute l'horreur de la guerre venue perturber la vie quotidienne des gens.

La scène, poignante, frappe par la réalité de l'instant qu'elle exprime et l'intensité des sentiments.

C'est sans doute le meilleur coup d'oeil qu'on peut avoir du monument aux Morts de Soubès : le regard poignant de la Soubésienne posé exactement sur les yeux fermés du Poilu. Extraordinaire expression que celle d'une femme implorant le retour à la vie du soldat dont elle ne quitte pas du regard le visage espérant toujours le moment où les yeux se rouvriront... Du grand Dardé !

"Dardé c'est un menhir, tel que mon oncle archéologue m'en montrait sur le causse, une pierre-à-visage, née de la nuit des temps (...). Il m'était apparu comme je l'imaginais à travers la légende qui déjà l'enveloppait : un géant parlant aux géants, dans son atelier jamais terminé, à courant d'air, en marge de Saint-Maurice. J'avais devant moi un beau païen (qui voit des dieux partout), un paysan de l'antique patrie. Hercule et Socrate en un seul bloc ressuscité sur le Larzac. Un colosse rigolard parlant la vieille langue. (...) Trois jours chez Rodin, lui avaient suffi : "Eh Temple, toi qui es de Fondamente, tu me voyais la-bas ? 'Ai fotut lo camp, couillon ! ' Il éclatait d'un large rire qui faisait s'éparpiller les choucas dans les rocailles. (...) Frédéric-Jacques Temple. Cité par Bernard Derrieu dans "entretiens avec Dardé".

Façade sud de la maison où Dardé a vécu à Soubès, à l'angle de la rue du Barry et du chemin du Tourêt.

Paul Dardé s'installe à Soubès en 1919 au moment où l'Etat lui achète une première oeuvre (Eternelle douleur, Musée d'Orsay) et met à sa disposition l'ancien atelier de Rodin à Paris. Il vit dans une maison à l'angle du chemin du Tourêt et la rue du Barry, à proximité de la route de Saint-Etienne-de-Gourgas.

 "Je pensais en le voyant à ce vers fameux de la Légende des Siècles : "Il dit et déracine un chêne". Lui, déracinait des quartiers de gypse, à grands coups de bras et de torse. (...)  Dardé était une force de la nature, physique et langagière. Il parlait dru, franc, en taille directe. "Votre homme des Eyzies, me hasardai-je à lui dire, c'est une sorte de phallus dardé vers le ciel". Et lui secoué d'un rire énorme : "Fils, tu as tapé dans le mille. C'est bien ça, eh, couillon ! " F.-J. Temple.

 

Auto-portrait de Dardé sous la terrasse de la maison du Barry ?

Entretien avec Dardé :

Paul Dardé, nous sommes à Soubès, dans ce village de l'Hérault où vous avez aménagé un atelier de sculpture en plein air, sur le bord d'une route...

C'est la route qui monte de Lodève à Saint Pierre-de-la-Fage. Ici je me sens libre, je respire. C'est un pays que je connais bien.

A quelle oeuvre travaillez-vous en ce moment ?

Je réalise le monument aux morts de Lodève. C'est un groupe de huit personnages. Autour d'un soldat mort, quatre femmes débout, une cinquième effondrée de douleur et deux jeunes enfants. J'ai commencé la taille des blocs ici, à Soubès. Depuis la route, les passants ont pu suivre l'avancement du travail. Je vais maintenant installer le tout sur le parc de Lodève, où j'ai aménagé un solide podium de pierre froide, sous une couche de béton.
Extrait de l'Indépendant de Lodève, 2 juillet 1922 tiré du livre 'Entretiens avec Dardé', de Bernard Derrieu, Ed. de la Jonque, 1985.

 

Autre exemple parmi les 4 sculptures (un lézard ?)  à la base des arcades en pierre de tuf de la terrasse. Il existe aussi une chauve-souris.

Entretien avec Dardé (de retour de son séjour parisien) :

Vous préférez la région du Larzac, n'est-ce pas ?

Dardé : " Ici, la Nature est magnifique. C'est une déesse qui éblouit, enchante, captive. Je m'y démène, j'y revois ma jeunesse. Sur les Causses, au pays de ma mère, on me montrait les dolmens et mon imagination travaillait : je pouvais être curieux à satiété, car le cosmos, autour de moi, me révélait à chaque pas combien ses proportions étaient fantastiques, combien il était vaste, riche, merveilleux et dans quelle magnifiscence de décors j'emportais mes rêves si je  savais toujours me complaire à ce bel idéal : me faire une fête de vivre abîmé dans ses limites". (...)
Lettre à Léonce Benédite, non datée (août 1920 ?). Extrait du livre "Entretiens" de Bernard Derrieu, Ed. de la Jonque, Lodève 1985.

L'artiste travaille dans un atelier adossé à la colline de tuf, distant d'environ 100 m de sa maison, avec un accès direct à la route départementale. C'est en bordure même de la route, entre les platanes, qu'il stockera en 1922 des blocs de marbres de Carrare en provenance d'Italie qu'il a récupérés -après achat- dans l'atelier de Rodin, lequel les avaient commandés avant 1917 pour les sculpter.

Les blocs de marbre dans le jardin Vigné-Rudel.

Dardé n'aimait pas trop travailler le marbre malgré qu'il ait réalisé plusieurs oeuvres de grande qualité dans cette matière : Thaïs par exemple. L'artiste ne travaillera jamais les marbres lui-même qui resteront des décennies au bord de la route, en partie cachés par la végétation.

Au printemps 2001, Gaston-Bernard Arnal, qui fut élève de Dardé, s'aperçut de la disparition d'au moins un bloc parmi les plus petits, et notamment celui estampillé "AR" pour Auguste Rodin.

Il proposa à la municipalité de Soubès (Marie-Claire Rudelle, maire) sous le couvert de l'association Mémoire de pierres, d'installer les blocs de marbre dans le jardin Vigné-Rudel afin de les mettre à la fois en valeur et en sécurité. L'opération qui a eu lieu au mois d'août 2001 avec la participation financière de l'association Mémoire de pierre, a nécessité l'utilisation d'une grue pour soulever les blocs dont le plus imposant pèse 4,4 tonnes.

Camion américain Knox, avec lequel Dardé transportait les blocs à sculpter. Il l'avait acheté à Paris en 1920. Ce véhicule qui pouvait porter jusqu'à 20 - 25 tonnes a participé à la Grande Guerre de 1914-1918. Sa consommation de carburant était redoutable : 100 litres aux 100 kms !  Ici, photoographié à Soubès sur le bord de la route de Saint-Etienne-de-Gourgas. La photo, anonyme, comprend une annotation de Dardé : "Tracteur avec remorque me servant à transporter des blocs pesant jusqu'à 25 tonnes".

Dardé : "Chaque fois que je reviens dans ces paysages des Causses, je retrouve intacte, en moi, cette même curiosité amoureuse que j'ai eue dès mes premiers ans pour la Terre, notre mère à tous."  Paul Dardé : lettre à Léonce Bénédite, non datée (août 1920 ?). Extrait de "Entretiens", de Bernard Derrieu.

C'est à Soubès que Dardé commence la taille des 8 personnages du Monument aux Morts de Lodève.

 

Les personnages du monument aux Morts de Lodève sculpté par Dardé.

 Solidement ancré dans son pays natal, Dardé projette d'y promouvoir la "décentralisation artistique", loin du "milieu de l'art" parisianiste.

Il devient néanmoins très célèbre dans la capitale lorsqu'il obtient le Prix national des Arts en 1920 (Faune, château de Vizille, ramené à Lodève en 2007), et reçoit plus de commandes officielles qu'il ne peut en exécuter (notamment la statue d'Homme préhistorique, Les Eyzies de Teyrac (Dordogne). Texte de B. Derrieu.

"On a invoqué l'exemple de Michel-Ange, dès 1920 ; il est sûr que Dardé fut de la ligne des Rodin, des Bourdelle, et des Maillol. Tous ont eu cette même vigueur dans l'inspiration, cette exubérance presque prodigue ; cette force dans l'exécution allant de plus en plus à l'essentiel sans frioriture, ni complaisance. Entre le Balzac dépouillé de Rodin et l'homme de Néanderthal, entre la pensée triomphante et la pensée encore embryonnaire, y a-t-il si grande différence ? (...) Et y a-t-il si grande différence entre ces monolithes presque bruts où se discerne, mais avec quelle intensité, la griffe du génie ? Entre telle nudité généreuse de Maillol, et Vénus ou Thaïs, l'écart est-il tellement grand ? "Paul Dardé, tailleur de pierre", Jean Mercadier, mai 1989.

Entretien avec Dardé :

Comment se fait-il que les succès que vous avez déjà obtenus ne vous aient pas davantage servi ? Le Prix National et une médaille d'argent en 1920, un diplôme d'honneur, un grand prix, une médaille d'or en 1925...

Dardé : Ah les médailles ! ... On voudrait aussi me décorer de la Légion d'Honneur. Mais de tout cela je me fiche complètement. Ce que je veux, c'est pouvoir travailler. Les médailles de la Cheminée, je ne suis même pas allé les prendre. Elles m'auraient servi à parader dans les salons, c'est justement ce que j'ai toujours eu en horreur. Alice Dardé témoignage oral, 1977. "Entretiens" de Bernard Derrieu.

 Remerciements :
Nous remercions chaleureusement MM. Gaston-Bernard Arnal et Bernard Derrieu, pour le conseil qu'ils nous ont apporté dans la création de cette page et notamment par le prêt de photos d'époque. Merci aussi à Mme Sire propriétaire de la maison que Dardé a habité qui nous a autorisés à faire des photos.